Cent-trente kilomètres heure. Le paysage défile assez vite si l’on place son regard bien perpendiculaire à la route. Rien n’est net, tout n’est que trainées de couleur. Les grains du goudron disparaissent, un ligne blanche semble nous poursuivre inlassablement, se prendre un mur imaginaire et renouveler son assaut encore. Sous le soleil, la moindre parcelle de verdure éclate au visage.
Pour une fois il ne conduit pas. Elle a voulu prendre le volant. La voiture est neuve et il a eu une seconde d’hésitation avant de s’arrêter pour qu’ils échangent leurs places. C’est idiot bien sûr. Elle conduit depuis bien plus longtemps que lui. Elle n’a jamais eu d’accident, pas le moindre accrochage, et même si c’est lui qui la conduit tous les jours ils l’ont achetée à deux cette voiture. Elle en a profité pour mettre son CD à elle. Simon & Garfunkel. D’ordinaire il apprécie beaucoup mais pas aujourd’hui.  Leurs voix molles l’exaspère. Il regarde les lèvres de sa femme suivre sans faute les paroles. Sous ses lunettes de soleil des années 60 qui lui donne un air de libellule, le pare-soleil a tracé une diagonale d’ombre. Son visage est coupé en deux. À l’abri de la lumière ses cheveux châtains semblent noirs. À l’inverse son rouge à lèvres brûle littéralement les yeux. Un instant sa femme lui fait peur. Il est à côté d’une inconnue. Et elle va le dévorer dès qu’elle le pourra. Il ne veut pas l’affronter. Se battre dans si peu d’espace, c’est être certain de perdre. Il se demande si sauter en marche est faisable. Dans les films américains, ça arrive tout le temps. Il essaye de se rappeler ses cours de physique. Est-ce que sauter signifie heurter le sol à la même vitesse que la voiture ? S’il saute vers l’arrière est-ce qu’il ralenti sa chute ? Son blouson de cuir résisterait-il ? Une foule de questions s’amoncèlent les une après les autres. Si son crâne heurte le sol en premier ? s’il s’accroche à la portière, se fera-t-il traîner ?
Enfin il réalise où l’ont emmené ses pensées. Il regarde de nouveau sa femme. Elle est belle. Elle tourne la tête et prononce en lui souriant « Like a bridge over troubled water, I will ease your mind« . Elle fait une grimace adorable en finissant sa phrase. Il sourit à son tour, et se sent plus léger. Il tire alors la poignée de porte, détache sa ceinture et jette son épaule contre la route en pivotant son dos vers le sol.

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