Rewinding

  C’était cette époque bénie où les filles venaient sonner chez moi pour qu’on aille jouer, ce qui rendait fier mon père et faisait rire ma mère. Jouer, ça consistait principalement à faire du vélo jusqu’à la maison de celui ou celle dont les parents étaient absents. On restait là, à cinq ou six, on apprenait à draguer, pour la plupart, sans trop savoir dans quel but, on voulait jouer à action ou vérité, ou voulait savoir avec qui on allait se marier dans la classe. Je devais avoir onze peut-être douze ans. J’étais déjà quasiment un grand puisque j’étais au collège. La plus grande peur de ma vie jusqu’ici avait surement été de sauter dans une rivière du haut d’un pont de quatre mètres, rien de bien méchant.
Je ne sais plus précisément comment il est arrivé dans ma vie. Je crois que mon père et moi, on rangeait dans le garage, avec la porte grande ouverte. On faisait un tri drastique et solennelle dans mes jouets d’enfant pour les donner à Emmaüs ou les vendre à une brocante, enfin je crois. Je jetais dans une caisse en plastique mes Transformers, mes Tortues Ninjas et autres Playmobil. Un gamin qui passait en vélo dans ma rue s’est arrêté à notre portail. C’était un grand lui, il avait au moins quatorze ans. Ça parait rien mais à cet age là, il faisait déjà une bonne tête de plus que moi. Il avait l’air curieux alors mon père l’a invité à venir voir. C’était un jeune marocain avec un beau visage et très poli. Si j’étais doué en dessin, je pourrais vous dessiner son portrait de mémoire, mais impossible me rappeler de son nom. Disons qu’il s’appelait Karim. On a discuté à trois comme ça, il allait à une autre école et habitait un peu plus haut dans ma rue. Il nous a expliqué qu’il aimerait bien donner ses jouets là à ses cousins, il en avait plein. En échange, il avait un Walkman qu’il pouvait me donner. Mon père lui a dit oui, j’ai donné mon accord. À nous deux de nous arranger pour faire l’échange.
Au final, il y avait deux caisses de jouets. Karim passait de temps en temps en rentrant de l’école et en mettait deux ou trois dans son sac à dos. Il a vidé la première caisse comme ça, au fur et à mesure sur quelques semaines. En de rares occasions, on allait faire un petit tour en vélo. Pas loin, pas longtemps. Et moi, je lui demandais, avec de plus en plus d’insistance, quand j’aurai le Walkman, ce à quoi il répondait toujours: « plus tard ».
Un jour qu’il passait prendre un autre chargement, je lui ai dit que puisqu’on était dans la même rue je pouvais lui amener la caisse moi-même. Il a dit oui et m’a même dit que du coup, il me donnerait le Walkman une fois chez lui. J’ai empoigné la caisse qui pesait trop lourd et je l’ai suivis pendant qu’il pédalait au ralenti sur son vélo. Il grinçait beaucoup ce vélo, la chaine était rouillée.
Après une centaine de mètres, on est arrivé chez lui. Il avait une grande maison, assez haute, avec un jardin potager à l’arrière. La maison était propre, et tout était entretenu et bien rangé. Je lui ai fait une remarque à ce sujet et il m’a dit que comme son père était militaire, il fallait bien. Je n’ai pas trop compris le rapport à l’époque. Il y avait un petit cagibi au fond pour les outils de jardin et un abri en bois où trônait une belle Mercedes grise. Il m’a dit que ses parents n’étaient pas là, a monté quelques marches pour arriver sur le perron, a ouvert la porte d’entrée à la limite du fracas et est venu me prendre la caisse. Je l’ai suivi chez lui. On a encore monté d’autres escaliers et on est arrivé dans sa chambre. Il a jeté la caisse dans un coin où étaient entassés les jouets qu’il avait déjà ramenés. Je me souviens avoir eu un grincement de dents en pensant à l’avion cargo Transformer qui avait amorti la chute de la caisse. C’est à peu près à ce moment là que j’ai senti que quelque chose n’allait pas. Sa chambre était grande, mais partout où je posais mon regard, c’était sur quelque chose de cassé. Il y avait une chaine Hi-Fi Akaï avec lecteur CD et double lecteur cassettes sauf qu’il manquait le capot du lecteur CD et un des tiroirs de lecteur cassette. Sur sa table de nuit, un pied de lampe sans abat-jour ni ampoule. Ce qui me choquait le plus c’est qu’il y avait des lambeaux de papier-peint manquants. Sûrement arrachés. Je commençais à être mal à l’aise. Je voulais prendre mon Walkman et partir. Quand je lui ai demandé, il a ouvert un grand tiroir dans une commode remplie de bazar. Des boitiers de CD, des ressors, des stylos, des morceaux de bibelot non identifiés. Il m’a dit quelque chose comme « sers-toi, il est là-dedans ». Je me suis mis à genoux devant le tiroir et j’ai commencé à chercher dedans.
C’est ce moment qu’il a choisi pour m’enfoncer la tête dedans. Je ne m’y attendais pas et mon visage s’est écrasé contre un millier d’objets inconnus. J’ai eu mal autant que j’ai été surpris. Je me suis relevé sans comprendre et il m’a giflé. Pas une gifle de gosse, une gifle de haine. Il était décidé à me faire mal. Il m’a dit: « Tu le veux ton Walkman ? ben tu vas le mériter ».
J’ai commencé à essayé de partir, mais il me barrait la route vers la porte. J’ai repris une gifle, ma joue me chauffait fort maintenant alors je me suis précipité tête la première dans son ventre comme un taureau. Pour le coup c’est lui qui a été surpris. J’en ai profité pour pivoter sur son axe et j’ai couru vers la porte de la chambre. J’ai retrouvé l’escalier et j’ai dévalé les marches comme si le diable me poursuivait. Quand j’ai voulu ouvrir la porte d’entrée, je n’ai pas pu. Il avait fermé à clef. J’ai contourné l’escalier et suis parti dans la direction opposée. Je me suis retrouvé dans la cuisine et je l’entendais descendre les marches lui aussi. Au fond de la cuisine, une porte vitrée donnait sur le jardin. Le verrou était fermé aussi mais il y avait un loquet côté intérieur. J’ai déverrouillé et je suis sorti. Le temps que j’ai perdu à ouvrir la porte, Karim était sur mes talons. je voulais partir en contournant la maison mais il avait attrapé mon t-shirt. J’ai fais un changement de direction brutal vers le cagibi pour lui échapper et ça a marché. Il a lâché mon t-shirt et j’ai foncé dans le cagibi pour me mettre à l’abri. Il n’y avait pas de verrou sur la porte du cagibi. Je l’ai vu à travers les carreaux de la porte saisir un râteau. Je me suis appuyé de ton mon poids contre la porte et il a fait de même pour pouvoir entrer. Je tenais bon, et j’étais paniqué. Excédé, il a jeté le râteau et a pris quelques pas d’élan. Il a couru sur quelques mètres et a donné un grand coup de pied dans la porte. J’ai été projeté dans le cagibi et me suis cogné la tête sur une table ou un établi. J’étais étalé sur le dos, un peu sonné et Karim est entré en furie. Il a attrapé une hachette qui trainait sur l’établi dans sa main droite et de la main gauche il m’a agrippé la gorge. Il s’était assis sur mon ventre à califourchon et m’écrasait. Il a commencé à serrer plus fort et il riait de ma panique. Je me suis vu mourir, tué par ce jeune débile cruel, et je ne savais même pas pourquoi. J’haletais. Ma respiration s’accélérait et j’ai pensé à la Ventoline que j’avais eu l’hiver d’avant. J’avais fait une  bronchite asthmatiforme assez violente.
Alors j’ai simulé une crise d’asthme. Je me suis donné à fond. Di Caprio est un amateur à côté de moi. J’ai commencé à hyperventiler comme un bœuf à l’abattoir, je prenais de longues inspirations étouffées gutturales. J’avais l’impression d’imiter un plongeur de la Calypso. Mais ça a marché. Son regard a changé. De la cruauté, il est passé au doute, puis à la panique. Il a jeté sa  hachette, s’est levé, à ouvert la porte et m’a tiré dehors. Il m’a appuyé contre un mur, à couru à la cuisine et est revenu avec un grand verre d’eau. J’ai continué mon cinéma. J’ai fais durer la performance au moins un quart d’heure, ralentissant le plus lentement possible ma respiration en buvant de micro-gorgées. Lui paniquait complètement. Il voulait savoir si j’avais de la Ventoline. S’il pouvait faire quelque chose. Il m’a demandé une centaine de fois de ne rien dire, de reprendre mon souffle, que tout allait bien se passer. Après que je me sois calmé et lui aussi, je me suis levé et je suis parti en marchant lentement, un main toujours appuyée sur la poitrine. Le générique, ce serait une fois en sécurité chez moi. Il m’a raccompagné en me suivant sur son vélo, continuant son plaidoyer pour mon silence. Il est reparti penaud et je suis rentré chez moi, personne n’était à la maison non plus. J’ai pris une douche, me suis mis en pyjama et je n’ai rien dit, à personne.
Karim n’est jamais repassé chez moi. Je l’ai croisé de loin quelques fois et il me jetait des regards moqueurs avec un sourire en coin. Peu après il a déménagé. J’ai finalement eu mon Walkman quand un oncle m’a donné son ancien après s’en être acheté un nouveau. Un Sony noir, duquel il manquait la vitre en plastique pour voir le reste de bande.

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