Mathilde

Le soleil s’était caché derrière l’horizon depuis un peu plus d’une heure maintenant, pourtant on continuait d’étouffer. L’atmosphère nous écrasait simplement un peu moins. Tout la journée, les pas se faisaient au ralenti, comme si on marchait dans le fond d’une piscine avec cette impression constante d’être une star braquée par cinquante projecteurs pendant un concert. C’était juste trop et ça occupait toute notre attention. On passait d’une vérification du stock d’eau au frigo, à la gestion des volets pour garder la fraîcheur, puis on cherchait un endroit où laisser mourir nos corps, et quand plus aucune pièce ne semblait vivable, la douche nous tendait les bras. On répétait le même cycle jusqu’au soir en priant pour dormir un peu. Une nuit d’été comme une autre en somme.

Sauf que ce soir là, c’était repas de famille. On arrosait, ou plutôt noyait, la naissance d’un énième mouflet d’une tante au 15ème degré du côté de ma mère. Comme à chaque fois, il se trouvait là plus de personnes inconnues que de gens dont je me sentais proche. Ma famille fait toujours tout en grand, il faut montrer qu’on connaît des gens, qu’on pense à tout le monde, en toute occasion, sinon ça vire à la crise diplomatique. À vingt ans, j’avais plus ou moins mon passe-droit pour ce genre d’évênement. Je les supportais de moins en moins mais, pour faire simple, j’avais épuisé mon quota de joker et il fallait que je me montre un peu pour prouver que j’étais en vie à la planète, et un peu à moi aussi.

J’étais arrivé avant tout le monde chez ma tante pour trois raisons. Primo, j’avais besoin de changer d’air et je savais que si je fuyais ailleurs que là-bas, je n’aurais jamais le courage d’y aller le moment venu. Secundo, quand on est là avant tout le monde c’est aux autres de venir vous dire « bonjour » quand ils arrivent, ce qui m’épargne cette corvée. Je sais, c’est bas. Et enfin tertio: Mathilde.

Comment vous expliquer Mathilde ? Mathilde est l’ainée de ma tante(celle qui vient d’accoucher vous suivez ?). Elle était un peu plus jeune que moi, dix-sept ou dix-huit ans, je ne me rappelais jamais. Elle et moi on se connaissait depuis gamin, mais on ne s’était jamais vraiment fréquentés. Elle a toujours été dans des écoles privées, elle avait ses amis et moi les miens. On ne se voyait que pour les réunions de famille, où l’on pouvait se foutre de tout le monde à loisir. Le moins que je puisse dire c’est que je l’appreciais Mathilde. Elle avait cette manière pince-sans-rire de vous dire les choses, comme si tout lui glissait dessus. Elle me racontait souvent la façon dont elle passait pour une extra-terrestre dans son bahut, la manie qu’avaient ses parents de lui pondre des frères et soeurs à tour de bras, ses déboires de mecs que je suivais avec une assiduité relative, ses goûts musicaux aussi variés que douteux. Mathilde aurait été ma soeur idéale si elle n’avait pas l’affreux défaut de me rendre fou d’elle et de s’en foutre complètement. Non pas qu’elle le faisait exprès notez bien, du moins je ne crois pas. Elle était juste comme ça, magnétique. Son style vestimentaire hésitait continuellement entre le grunge, le skateur et le gothique, ce qui donnait parfois lieux à des combos assez surprenant et pourtant je la trouvais toujours attirante.

Ce soir là, elle a débarqué sur le tard, quand j’étais arrivé en début d’après midi, elle avait déjà mis les voiles. Un combi wolkswagen noir orné d’un symbole « Anarchie » rouge et blanc dégoulinant l’avait déposée en coups de vent, avant de repartir dans le rugissement guttural du hurleur qui habitait le poste-radio. Elle est arrivée avec toute la nonchalance que l’on pouvait mettre dans une démarche. Elle portait des résilles troués à grosses mailles rouges par dessus un machin noir, des Doc Martens, une jupe écossaise un peu trop courte pour l’occasion et un débardeur un peu lâche qui portait le nom indéchiffrable d’un groupe de métal nordique dont je n’ai pas retenu le nom. Ses longs cheveux noir se baladaient un peu comme ils voulaient, ils en avaient vu de toutes les couleurs, au sens propre. Il lui restait quelques mèches blondes et rouges par endroit et sa frange laissait juste apparaître un oblique de son regard un peu vague. Putain ce qu’elle était belle.

Je l’observais de loin, appuyé sur un muret avec mon verre de pétillant tiède. Elle a salué d’un geste tout ceux qui étaient là, à été faire une bise aux quelques grand mères présentes. Quand sa tournée fût terminée elle s’est dirigée vers moi en roulant une cigarette avec la dextérité insultante de ceux qui font ça à longueur de journée. Elle s’est assise à côté de moi en regardant droit devant elle.
“T’aurais du feu ?”

J’ai sorti trois briquets de ma poche et lui ai tendu en faisant mine de rien. Ma pyromanie latente trouvait son utilité pour une fois. Elle a pris le rose pale, a allumé sa clope et m’a rendu le briquet. Le simple contact de ses doigts dans ma paume me mettait mal à l’aise. Je me suis retourné vers elle et j’ai demandé bêtement:
“Tu fumes toi maintenant ?
-On dirait bien. T’en veux une ?
-Nan merci, je fume pas.
-Pourquoi tu te trimbales avec autant de briquet alors ?
-Pour dépanner les nanas comme toi.
-Ça se défend…”

Devant nous, la famille avait atteint son rythme de croisière. Les femmes étaient en cercle autour du nouveau né ou en train d’installer les couverts alors que les hommes, assis, discutaient en mettant à mal les réserves de vin de mon oncle. La plupart des gosses s’amusaient comme ils pouvaient dans le jardin en braillant de temps à autre seulement rappelés à l’ordre par un braillement plus puissant d’un père éméché ou d’une mère agacée, parfois les deux. De notre côté, le spectacle n’avait pas de valeur distractive. Cette représentation avait déjà eu lieu trop fois pour que l’on nous surprenne et la lassitude pointait son nez avec une avance malvenue. Je commençais à soupirer en pensant au restant de la soirée quand Mathilde m’a pris par la main.
“Viens on va faire un tour, ça me file déjà la gerbe cette soirée”

Je crois pas avoir répondu quoi que ce soit. Je me suis laissé emmener sur le bord de la route. J’ai regardé en arrière mais personne faisait attention à nous. On a marché un moment, sans aller nul part, juste à parler. La nuit tombait enfin et la fraîcheur faisait du bien. On a fini dans un champs au milieu duquel trônait un grand cèdre, avec une branche assez basse et solide pour qu’on y trouve refuge. On a parlé encore et encore et quand elle a commencé à parler de ses galère de mecs, je lui ai suggéré:
“Tu devrais peut-être changer de style de mec
-Du genre ?
-Du genre plus vieux, plus mature, quelqu’un qui s’occupe de toi tu vois ?
-J’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi
-Au moins quelqu’un qui t’écoute
-Un type comme toi quoi ?
-Ouais un type comme moi”

Elle a regardé ses chaussures, éteint sa cigarette contre le tronc et s’est rapproché de moi en penchant la tête.
“Ouais, faudrait que j’essaie”

On s’est embrassé là, comme ça sur une phrase de séduction aussi fine qu’une pub pour de la lessive. On est rentré lentement, elle s’accrochait à mon bras et gardait la tête sur mon épaule comme si on était ensemble depuis des années. Quand on est arrivé chez elle, la soirée touchait à sa fin. Tout le monde ou presque avait débarrassé le plancher et ne restait là que ceux qui piquaient du nez sur leur verre et celles qui faisaient la vaisselle. Une gamine dormait sur une chaise, roulée en boule avec un plaid sur le dos. On s’est glissé dans la maison puis dans sa chambre. Je suis parti le lendemain matin en passant par sa fenêtre alors que mes pieds marchaient sur un nuage.

Notre presqu’histoire n’aura pas survécu à l’été, elle était simplement trop libre et unique pour s’attacher à moi. De temps en temps je demande innocemment après elle à ma famille. Aux dernières nouvelles, elle avait eu le béguin pour un barman lors d’un trip en Australie et y vivait depuis quelques mois. J’imagine que ce n’est pas le dernier pays que ses pieds fouleront.

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