Merci, au revoir !

   Le 8 septembre 2014 j’entamais ma nouvelle carrière d’enseignant de la conduite, ouais, moniteur quoi. J’ai maintenant un peu plus de recul sur mon métier.

Première chose, et la plus importante, j’aime toujours ce que je fais. Je ne pars pas toujours avec un grand sourire sur le visage mais globalement je me plais dans mon rôle. Ce qui a le plus changé dans ma vision du métier c’est sa dimension sociale. Mes élèves s’appellent Mehdi, Wendy, Pénélope, Hilda, Paul, Adrien, Marie-Ange, Sonny, Chadia. Ils ont la moitié de mon age ou la cinquantaine passée. Ça fait un peu mal de se dire que les plus jeunes sont nés en 2000 alors que, comme beaucoup, j’ai un décalage de 10 ans quand il s’agit de dater quelque chose.

Les profils sont aussi variés qu’on peut l’imaginer. Du patron de café qui s’est fait retiré le permis pour conduite en état d’ivresse, à la jeune de 20 ans qui doit passer son permis parce qu’elle est enceinte de 3 mois et que son mec ne veut pas passer le permis « parce que de toute façon c’est trop facile de se le faire retirer ». Il y a aussi le jeune nerd à moitié neurasthénique et asocial que ses parents ont inscrit de force, qui ne comprend pas l’interet d’une voiture alors que maman lui rempli le frigo et que les rares fois où il sort, il a le bus et le métro. Ou la maman qui s’est inscrit en même temps que son fils parce que le père n’est plus là, il y a aussi ceux à qui on a dit « Je veux bien te signer un CDI mais il faut le permis pour ça ».

Mes élèves sont principalement des filles. D’une part parce qu’il y a plus de filles que de mecs inscrits, d’autre part parce que j’ai un plus de facilité auprès des demoiselles. Principalement pour mon calme et parce que je les détends avec mes blagues pourries je pense. Mais mon tempérament ne passe pas avec tout le monde. On apprend à accepter les affinités qui se créées, ou non.  Je donnes aussi des cours en salle et même si je n’ai plus aussi mal au ventre avant de corriger un code j’ai toujours cette petite peur de me ridiculiser pour une raison ou une autre. C’est surtout en voiture, en tête à tête, que je m’exprime le mieux. Placer une vanne au bon moment avec la réflexion qui suit pour faire rire l’élève tout en lui faisant prendre conscience d’un élément de sécurité, c’est ça mon kiff. Les faire tester à l’extrême ce qu’on leur à raconter pour qu’ils comprennent la connerie de ce qu’on a pu leur raconter. Pédagogie par essai et échec, contrôlé. Pédagogie par la démonstration. J’essaye de laisser le plus de liberté possible. Leur faire prendre un ralentisseur à 35km/h pour qu’ils comprenne que c’est quand même mieux en le prenant à 20. Leur faire prendre un virage serré en étant débrayé pour qu’ils se rendent compte que la roue libre, c’est pas cool.

On apprend à gérer les différents profils. Parce qu’on est vraiment pas tous égaux fasse à l’apprentissage. Je pourrais schématiser à l’extrême et vous dire que ceux qui sont manuels galèrent au code et se baladent en conduite alors que les plus scolaires passent haut la main le code et se prennent trop la tête en conduite en sur-analysant chaque chose à accomplir. Mais c’est en fait bien trop simpliste. Pour le code, il n’y a pas trop de secret. Il faut enchaîner les séries, apprendre la logique, comprendre que la sécurité est au centre de chaque question. « Je ralenti et je passe » plutôt que « Je klaxonne ». À force on y arrive. Pour la conduite c’est une autre histoire.
Il faut prendre en compte que le père alcoolique de machin l’a traumatisé de la voiture parce qu’il roulait bourré. Comprendre que si machine accélère tant c’est parce que son mec roule toujours 30km/h au dessus des vitesses. Si bidule sert si fort son volant, c’est parce que sa mère lui a dit avant sa première leçon que, « une voiture, c’est une arme ! », que depuis son accident de voiture à 13 ans, ton élève flippe dès qu’il voit un camion dans son rétroviseur. Il faut savoir si ton élève fait partie des 20% qui confondent ou ne savent pas leur droite et leur gauche. Quand tu demandes à une gitane avec quelle main elle écrit pour lui expliquer et qu’elle te dit qu’elle sait pas écrire, il faut rebondir. Sa main droite devient la main avec laquelle elle se maquille. Il faut s’adapter. Faire des dessins, expliquer, ré-expliquer, reformuler, démontrer, décomposer à l’extrême parfois, trouver des comparaisons. « Le freinage c’est comme le nutella, c’est mieux si tu l’étales », « Un levier de vitesse c’est comme une femme/un pénis, ça se manipule avec douceur(à adapter à l’âge et au sexe de l’élève, quand même) ».

On apprend aussi à prendre du recul. Par exemple je ne vois jamais autant de défauts sur un élève que lorsque je le découvre après plusieurs heures de conduite. Parce que quand on est assez longtemps avec un élève on n’a plus de vue d’ensemble. On se concentre sur les petits défauts qu’on connaît et qu’on veut corriger. Chaque moniteur a ses petites obsessions. Je m’attache beaucoup à la souplesse mécanique et à la mobilité du regard. D’autre exigent des contrôles parfaits ou bien sont très à cheval sur la façon de prendre une priorité à droite. On prend du recul sur les résultats aussi. Parce que qu’on le veuille ou non, c’est pas nous qui sommes au volant le jour de l’examen. On peut avoir investi énormément d’énergie dans un élève et le voir se planter sur un feu rouge pas vu. On tente la chance avec des élèves au comportement aléatoire, ces élèves qui peuvent rouler à la perfection pendant vingt minutes puis prendre un sens interdit en toute tranquillité. Et enfin il y a ceux dont le niveau n’est pas en cause pour l’obtention du permis, leur principal problème étant le stress. Certains se décomposent complètement le jour de l’examen.

Il y a cette petite fierté quand on apprend qu’untel qu’on a eu vingt heures sur les vingt-cinq qu’il a faite à eu son permis. Ce soulagement quand un élève qui a passé quatre fois son permis l’a finalement eu la cinquième fois après que vous ayez tout donné pour l’amener au niveau. La plus grande déception vient de l’après permis. Quand vous voyez passer un trou du cul qui roule à la kéké et que vous saviez qu’il n’avait rien à foutre de ce que vous lui disiez. Mais il l’a eu quand même. Ou bien ces élèves avec qui le courant passe vraiment bien. Je parle de ces élèves qui te donnent le sourire quand tu les vois sur ton planning, parce que tu sais que tu vas te marrer ou parler musique. L’heure passe vite, ils comprennent vite et bien. Et après le permis ils disparaissent. Pas de merci, rien. Alors ouais, c’est un service qu’on paye cher les cours de conduite, 42€ de l’heure précisément. Et finalement il n’y a pas de raison de repasser chez son garagiste une fois qu’il a réparé votre voiture. On a le droit à un gâteau fait maison ou une boite de Quality Street de temps à autre, mais c’est rare. On se fait finalement à l’idée que ça reste des clients. Professeur à usage unique. Maintenant que j’y pense vous avez déjà remercié vos profs au bahut ?

Je vous laisse sur une sélection de morceaux découverts grâce à mes élèves.













3 commentaires

  1. C’est marrant et intéressant d’avoir le regard du moniteur. Surtout moi qui galère avec ça, je trouve ça bien de voir l’autre côté. Par contre, c’est peut-être simpliste mais « les plus scolaires passent haut la main le code et se prennent trop la tête en conduite en sur-analysant chaque chose à accomplir. » c’est exactement moi….! Je fais gaffe à tout ce que je dois faire et à tout ce qui m’entoure, ce qui quelque part me fait paniquer parce que je sens que je peux pas toujours gérer. Mais enfin je me soigne, je crois que c’est en bonne voie.
    Je ne crois pas avoir dit merci à mes profs du lycée, mais à mon moniteur d’auto-école après l’obtention du permis, oui.

  2. Alors t’es une bonne élève C’est pas si grave de sur-analyser, ça te rend plus lente pas plus dangereuse. Faut juste accepter le fait qu’on ne peut contrôler que sa voiture et pas celle des autres.

  3. Ce qui m’impressionne toujours dans ton métier est la diversité des profils des élèves que tu me décris régulièrement. Je me disais qu’à force tu rencontrerais toujours les mêmes clichés, et pourtant il y en a toujours un nouveau pour te surprendre. Je trouve ça chouette, en fait, ça rejoint ce que tu décris dans ton article : les gens sont bien plus complexes que les cases dans lesquelles on a envie de les mettre.
    Quant aux remerciements manqués, je fais partie de ces élèves ingrats qui n’ont que trop rarement dit merci. Mais ce que je sais, c’est que je pense régulièrement à tous ces gens qui m’ont formée à divers domaines et qui m’ont aidée à construire qui je suis et ce que je sais. La reconnaissance est bien présente, même si elle arrive un peu trop tard dans la vie pour être exprimée. J’en suis persuadée.

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