Les douze coups de minuit

Claude François. Toujours Cloclo. Même le soir du réveillon, il ne pouvait passer que ça. Pourtant ils s’étaient mis d’accord tous les deux une semaine avant. « Ce sera chacun son tour pour la musique ». Mais non. Quand ils s’étaient connus, il lui avait dit tout de suite, il faudrait le partager avec Cloclo parce que c’était sa vie. C’était son idole, son mentor, celui qui savait tout dire, faire passer toutes les émotions, qui savait le faire danser et le faire rire. Le faire vibrer et le faire pleurer. Il l’admirait jusque dans ses chorégraphies qu’il mimait, parfois en costume, devant son miroir. Cloclo quoi. Alors elle avait accepté parce que, pour une raison étrange, elle l’aimait. Tout le monde a ses petits travers, tout le monde a une passion et on ne peut pas gommer les défauts des autres. Quand ils étaient ensemble au début, ils avaient une règle implicite : l’hôte choisit la musique. Elle avait bien remarqué que le blond à paillettes régnait en maître quand ils étaient chez lui mais c’était contrebalancé par les moments chez elle et les instants où ils n’écoutaient pas de musique du tout. Au fur et à mesure elle avait essayé différentes méthodes pour passer outre. Elle avait commencé par ignorer sa voix, en faisant comme si elle ne l’entendait pas, parlant par dessus, passant outre le volume qu’il augmentait progressivement. Elle avait donc tenté de s’intéresser aux anecdotes qu’il lui racontait, aux paroles de chansons, à la construction des mélodies avec toute la bonne volonté qu’elle possédait mais Claude François n’était pas sa tasse de thé. Alors elle serrait les dents.

Depuis qu’ils vivaient ensemble c’était devenu de plus en plus dur. Il s’était approprié l’ambiance musicale du foyer et il était trop tard pour se battre. Quand il n’était pas là, elle se noyait dans la musique, tout ce qu’elle pouvait trouver. Elle expérimentait tout ce qui l’éloignait de la variété Française de cette époque. De la deep house la plus minimaliste au speed metal en passant par le reggae ou les grands morceaux de classique. Même des morceaux de dubstep, pourtant tous identiques à son oreille, lui faisaient du bien. Elle s’essayait aux styles les plus improbables, la Jpop acidulée ou l’électro expérimentale. Le silence était inenvisageable. Inlassablement, son cerveau le comblait avec « Cette année-là » ou une autre torture Clocloesque. Malgré ça, elle l’aimait toujours sans pouvoir l’expliquer.

Mais ce soir, c’était dur. Le réveillon s’annonçait lourd. Les divers amis invités avaient sagement décliné l’invitation quand ils n’avaient pas tout simplement gardé le silence radio. Comme si les SMS et autres messages Facebook s’étaient évaporés. Elle avait renoncé à appeler les gens pour ne pas entendre leurs fausses excuses et leurs mensonges gênés. La raison coulait de source et portait des pantalons à pat’dèf’. Alors ce soir, quand ils s’étaient retrouvés en tête à tête dans le grand salon vide et décoré pour l’occasion, elle se mit à pleurer en préparant le repas. Il ne se rendait compte de rien ou faisait mine de. Puis elle alla se préparer pour le dîner et, avant de le rejoindre à table, s’arrêta près de la caisse à outils. Il ne pouvait certainement rien entendre de son farfouillage tant la musique était forte. Il était assis, dos à elle, face aux enceintes et chantait avec Claude. Sa chaise se trémoussait en même temps que lui et ses battement de pieds. Ça ne pouvait plus continuer ainsi. Elle s’approcha lentement de lui, le plus doucement possible. Pas de chaussures de soirée pour finir l’année, il se serait retourné. Quand elle fut à la distance idéale, elle ferma les yeux et prit une grande inspiration. Et laissa s’exprimer sa frustration. Sur l’écran géant du salon, Cloclo roulait des genoux en chantant : si j’avais un marteau !

2 commentaires

  1. La passion de l’autre qui prend toute la place et devient destructrice… dans une version extrême, ça me fait à un pauvre que j’ai vu dans une mauvaise émission et qui était fan à en mourir de claude françois…
    J’aime beaucoup ton texte

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